Histoire

1905 : comment la passe a sauvé le football américain

En 1905, le football américain a tué entre 18 et 19 personnes en une seule saison, selon les décomptes de l'époque. Trois d'entre elles étaient des joueurs universitaires, les autres des lycéens. Le sport était devenu une mêlée permanente où des paquets d'hommes se lançaient les uns contre les autres sans presque aucune protection, et les présidents d'université commençaient sérieusement à parler de l'interdire. Le forward pass, cette passe vers l'avant qui est aujourd'hui le cœur du football américain, n'existait pas encore. C'est précisément lui qui a sauvé le sport, et l'histoire de son arrivée mérite d'être racontée.

1905 : comment la passe a sauvé le football américain

Un sport qui tuait vraiment

Il faut imaginer le football de cette époque, parce qu'il n'a presque rien à voir avec ce qu'on regarde le dimanche. Pas de passe vers l'avant, donc pas de jeu ouvert. Chaque action était juste une une masse de joueurs qui poussait contre une autre masse de joueurs. Les hommes portaient un casque en cuir souple quand ils en portaient un, et servaient leur propre corps comme un bélier. Les fractures, les colonnes vertébrales tordues et les crânes ouverts étaient donc monnaie courante.

Le sport était pourtant immensément populaire. À une époque où une équipe de baseball professionnel attirait parfois 3000 spectateurs, un match universitaire en réunissait des dizaines de milliers. Cette popularité rendait le problème encore plus visible, et la presse s'en est emparée. Le Chicago Tribune a titré sur une "moisson de morts", le New York Times décrivait les matchs comme des enchevêtrements indescriptibles de corps. Le président de Harvard, Charles Eliot, voulait purement et simplement bannir le football de son campus.

Roosevelt entre dans le jeu

C'est là qu'intervient le personnage le plus improbable de cette histoire, le président des États-Unis lui-même. Theodore Roosevelt adorait le football, il en aimait le contact et y voyait une ce qu'il appellera une "école de caractère". Son propre fils jouait dans l'équipe de Harvard. Mais devant l'ampleur des morts et la menace de voir le sport disparaître, il a compris qu'il fallait agir.

Le 9 octobre 1905, il a convoqué à la Maison-Blanche les représentants des trois puissances de l'époque, Harvard, Yale et Princeton. Le message était simple : réformez le jeu vous-mêmes pour le rendre moins mortel, ou d'autres le feront à votre place. Parmi les hommes présents se trouvait Walter Camp, la figure qui dominait le comité des règles et qu'on considère comme le père du football américain, plutôt réticent d'ailleurs à bouleverser son sport.

La pression a fini par payer. Pendant l'hiver 1905, les représentants de 62 universités se sont réunis à New York pour réécrire les règles. De cette réunion est née l'organisation qui allait devenir la NCAA, et surtout la décision qui allait tout changer.

La solution s'appelait tout simplement : la passe

Pour rendre le jeu moins meurtrier, il fallait casser la logique de la mêlée permanente, disperser les joueurs au lieu de les entasser au même endroit. La réponse a été d'autoriser, pour la saison 1906, la passe vers l'avant.

L'idée paraît évidente aujourd'hui, elle ne l'était pas du tout à l'époque. Cette passe est arrivé entouré de restrictions, comme s'ils se méfiaient de leur propre invention. Le passeur devait se tenir au moins cinq yards derrière la ligne, et une passe incomplète pouvait coûter la possession du ballon. Il y avait un obstacle supplémentaire, purement physique : le ballon de l'époque était bien plus rond et bien plus gros, une sorte de ballon de rugby difficile à lancer avec de la précision. Résultat, les règles autorisaient la passe mais n'obligeaient personne à s'en servir, et la grande majorité des équipes ont continué à jouer au sol comme avant.

La première passe de l'histoire

Il a fallu qu'une équipe ose. Ce ne fut ni Harvard, ni Yale, ni une grande école de l'Est, mais une université qu'on n'attendait pas, Saint Louis University, et son jeune coach Eddie Cochems, convaincu que cette passe pouvait devenir une arme.

Le 5 septembre 1906, lors d'un match contre Carroll College à Waukesha, dans le Wisconsin, un joueur du nom de Bradbury Robinson a lancé la première passe légale de l'histoire du football. Elle est tombée au sol sans être attrapée, ce qui, selon les règles du moment, a directement offert le ballon à l'adversaire. Un début raté pour une révolution. Mais un peu plus tard dans le match, Robinson a recommencé, et cette fois il a trouvé Jack Schneider sur 20 yards pour un touchdown. Saint Louis a gagné 22-0.

Porté par cette nouvelle façon de jouer, Saint Louis a terminé la saison 1906 invaincu, avec un différentiel de points hallucinant, 407 marqués contre 11 encaissés. La démonstration était faite. Et pourtant, le nom de Bradbury Robinson ne dit rien à presque personne aujourd'hui, y compris aux passionnés.

Et la légende Notre Dame

Parce qu'une autre histoire a pris toute la place, une histoire plus belle à raconter et servie par les bons acteurs. Le 1er novembre 1913, une petite université catholique de l'Indiana, Notre Dame, s'est déplacée pour affronter la puissante académie militaire d'Army, sous les yeux de la presse new-yorkaise. Ce jour-là, le quarterback Gus Dorais a écrasé Army 35-13. Le New York Times s'est extasié sur ce jeu ouvert et cette passe parfaitement maîtrisée. Détail amusant, un jeune réserviste d'Army assistait à sa propre déroute ce jour-là, un certain Dwight Eisenhower (qui finira président des USA en 52)

Ce match a réellement fait connaître le forward pass au grand public. Le problème, c'est ce qu'on en a retenu. Des années plus tard, le film Knute Rockne All-American, avec Ronald Reagan, a gravé dans la mémoire collective l'idée que Notre Dame avait inventé la passe vers l'avant. C'est faux. Leur exploit datait de sept ans après le lancer de Robinson. La légende a simplement effacé le pionnier au profit de la meilleure histoire.

Ce qu'il en reste

Chaque dimanche, quand un quarterback recule dans sa poche et cherche un receveur à 30 yards, il rejoue une action qui n'existait pas il y a 120 ans, et qui n'a été inventée que parce que le football était en train de mourir. Le sport le plus regardé des États-Unis a été sauvé par une règle de sécurité, imposée sous la menace d'une interdiction et poussée par un président qui aimait trop ce jeu pour le laisser disparaître. La prochaine fois qu'on te dira que le football américain n'est qu'une affaire de force brute, tu pourras répondre que sa plus belle trouvaille est née d'une volonté de faire exactement l'inverse.

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